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Machine et cintres

Il y a quelques jours je me suis assis sur un banc public. Je n’avais rien à y faire de particulier, je m’y suis posé parce qu’il était là, parce que c’était moi. Ce même jour et quelques minutes après cet assayage, une femme s’est installée à mes côtés. Nous ne nous prêtions aucune attention, et nous sommes demeurés là longtemps en croyant nous ignorer. Mais j’ai remarqué qu’une certaine intimité commençait à nous unir par les chevilles, sous le banc. C’était comme un long et très fin fil d’araignée. Alors plutôt que de le rompre, de me lever ou de briser ce ténu lien, je décidai de parler à la femme. Je lui déclarai mon activité : « J’invente. Ma dernière invention est une machine à trouver des choses. Elle est comme une grande roue dans laquelle on peut entrer, comme une roue de hamster, mais à taille humaine. Vous voyez ? On s’y tient debout et elle se met à tourner. Elle permet par exemple de trouver les choses qui sont dans les poches, comme les mouchoirs et petits papiers ». La femme me demanda : « Et elle trouve les clés aussi ? – Non, elle ne fonctionne pas avec le métal ». Je la vis déçue et sceptique quant à l’utilité de mon invention. Après un moment de réflexion, elle ajouta : « En plus, il vous suffit de fouiller dans vos poches pour trouver vos petits papiers et mouchoirs, non ? »
Soudainement familière, elle déclara : « Tu ferais mieux d’inventer un système d’hologramme. Tu pourrais l’envoyer là où tu sais que tu arriveras en retard. L’hologramme serait là, ferait illusion en attendant ton arrivée. Au moment où tu arriverais – en retard, donc – il te suffirait de l’envoyer aux toilettes, de l’y rejoindre et de l’éteindre ».
Je ne sais pas comment cette femme savait que j’oubliais souvent des mouchoirs dans mes pantalons en les glissant dans la machine à laver, ni que j’étais souvent en retard et que je perdais aussi mes clés.
Lorsque je voulus lui demander, elle n’était plus sur le banc. Je la vis un peu plus loin qui s’adressait à une petite foule qui semblait captivée par son annonce : « Je vends une penderie et des petits cintres ». L’un des hommes qui l’écoutaient attentivement se mit alors à courir comme s’il était prisonnier à l’intérieur d’une chambre à air.


 
Leo S. Ross
26 décembre 2017

 
 
 
 
 
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