Baltique cardinale

5 mai 2026
La veille du départ, on se dit bêtement que ce serait bien de partir avec un nouveau sac. Pas avec mon vieux sac de marin en cuir hérité de mon père, de peur de le perdre en route. C’est que cette fois, le bateau est plus loin que d’habitude : Hambourg, j’ai du chemin avant de monter à bord.
C’était idiot parce que le matin, à l’aube, la longue lanière du mauvais sac acheté la veille cède à la première mise à l’épaule. Puis la fermeture éclair explose. Le temps file, c’est son problème, il n’attend jamais. On met toutes ses affaires de voile dans le bon vieux sac en cuir. On doit courir. On rate un métro à quelques secondes près. On arrive dans la gare qui s’éveille, on court à nouveau et on entre dans le train quelques instants avant que les portes ne se ferment.
À la gare de Hanovre, le temps – pas rancunier – me fait un clin d’œil : la trotteuse de la grande horloge blanche sur le quai fait le tour du cadran en hésitant à chaque seconde. Elle les marque, puis, comme repentie, fléchit légèrement son mouvement, avant de repartir au chagrin du temps.

Hambourg, enfin. « Moin moin » (façon de dire bonjour ou salut dans le nord de l’Allemagne).
J’y retrouve mon vieil ami le Plantigrade – que les lecteurs assidus ont déjà rencontré lors de précédents récits de navigation ( https://abordages.net/vent-d-est-en-manche ).
Nous filons au quartier de Sankt Pauli, manger un curry wurst dans une échoppe recommandée par un ami, Kleine Pause.
L’Elbe que nous allons voir à quelques rues de là est parcourue de cargos et porte-conteneurs qui semblent dominer la ville de leur lent mouvement.
Le quartier de Sankt Pauli, qui est historiquement celui des marins, des dockers et des bordels, est aussi un bastion antifasciste. Même un très banal magasin de vêtements porte une affichette sur sa porte d’entrée : Keine Klamoten für Nazis (pas de fringues pour les Nazis). Dans la boutique de merchandising de l’emblématique club de foot à la tête de mort de St. Pauli, pareil, l’antifascisme est partout. J’offre à mon ami une casquette de marin siglée du club de foot antifa.

Quartier Antifa

Nous passons en revue la check-list des achats qui restent à faire le lendemain. J’ajoute un « carnet de bord » que mon ami devra bien tenir après mon départ. Je ne l’accompagne que les premiers jours, il continuera seul. Demain, je découvre son bateau.

6 mai 2026
Aller-retour à Bremen pour acheter le matériel qui manque sur le bateau : annexe, gilets de sauvetage, pinoches… Mais de quel bateau est-ce que je parle ? Et pourquoi nous retrouvons-nous au nord de l’Allemagne ? C’est que mon ami y a acheté un beau vieux voilier et que nous allons naviguer sur la mer Baltique. Des années qu’il en parle et là, il a pu le faire. Faut pas les rater, les occasions comme ça, le temps n’attend pas. Voilà pourquoi Hambourg.
Nous déjeunons dans une petite épicerie-bar du centre de Brême, La fromagerie, dont la serveuse est contente de nous parler avec ses quelques mots de français. Le tôlier nous parle avec une fierté débordante et touchante de son fils, pianiste, Parvis Hejazi.
Le virement pour le paiement du bateau n’est pas passé, nous devons attendre une nouvelle nuit à Wedel, petite ville à l’ouest de Hambourg, sur les rives de l’Elbe, là où est amarré le voilier dont nous n’avons pas encore les clés. Arrivés au petit bungalow que nous avons loué pour la nuit, nous nous apercevons qu’en partant de Hambourg, nous y avons oublié nos sacs à l’hôtel. Un psy y trouverait peut-être motif à lever un sourcil.
Nous trouvons le bateau dans la marina de Wedel. Il est beau, old school, mais très bien entretenu et aménagé ; il semble en parfait état malgré ses 50 ans. Je serais tenté d’ajouter « comme nous », et le même psy lèverait sans doute son deuxième sourcil.
Il a quelques bizarreries, comme la cabine arrière séparée du carré, pas de renvoi des drisses sur un « piano », un rail devant le mat pour un foc « autovireur » (tous les voiliers allemands en sont équipés), des petites flèches autour de la girouette en tête de mat pour indiquer le secteur du vent impossible… ou les deux tout petits trous d’évacuation d’eau embarquée dans le cockpit. Mais il est beau et l’esthétique était un critère de choix important pour mon ami. Je crois aussi qu’il naviguera bien.

Voilier

En attendant, il nous faut refaire 40 km pour chercher nos sacs à Hambourg. Nous nous y consolerons en buvant quelques bières dans le quartier de Sternschanze.

7 mai 2026
Une matinée d’attente. Le virement est toujours bloqué. Les mécanismes antifraude des banques ont dû absurdement se déclencher. Le système bancaire fait tout pour nous faire sentir que notre argent est en fait le leur. Mon ami a dû justifier, preuves à l’appui, ce qu’il achetait. On aimerait qu’elles soient aussi zélées avec l’argent sale et les évasions ou « optimisations » fiscales. On aimerait qu’il n’y ait plus de propriété ni d’argent, à vrai dire.
Enfin, l’oseille voyage avec ses pieds sales de France jusqu’en Allemagne, le vendeur nous donne finalement les clés, nous pouvons monter à bord.
Il est vraiment très beau. Demain, nous naviguerons enfin.
Mon ami le Plantigrade n’a aucune carte papier. Tout dans les appareils électroniques. Estimer les distances au compas à point sèche, le front plissé et le goût du crayon dans la bouche penché au-dessus des cartes me manquera. Je ne sais si c’est par romantisme, par habitude ou par conviction que le papier favorise l’intuition et le sens marin.

Au départ

Les propriétaires, un couple d’anciens, sont venus nous montrer les nombreux trucs et astuces d’un bateau qu’ils ont passé un temps incalculable à aménager, optimiser, bichonner. En Allemand et avec des gestes : « La jauge n’est pas très fiable, tu vois, tu mets ça dans la cuve, tu mesures, tu regardes ce papier – plastifié – et tu sauras combien il te reste de diesel. Compris ? ».
Ils étaient très émus de laisser leur bateau. Je les ai vus, en partant, s’arrêter sur le catway, face à leur bateau, se prendre la main et lui toucher une dernière fois le bout de la proue.
Demain matin, nous partons vers Kiel. Je suis là pour accompagner le Plantigrade pendant sa première semaine de navigation ; je vais m’astreindre à un rôle d’observateur et essayer de ne pas trop intervenir : dans une semaine, il naviguera seul. La pratique du bateau, au fil des années et de ma progression dans leur conduite, m’a aidé à me faire prendre conscience d’une certaine propension à prendre les choses en main, à décider. À prendre les commandes. À l’autoritarisme, parfois. Peut-être que mon imaginaire politique m’est devenu d’autant plus précieux qu’il m’aide à contrecarrer cette sinistre tendance.
L’entrée de la marina de Wedel est marquée par deux immenses côtes entrecroisées d’une baleine bleue de 24 mètres, tuée aux alentours de la Géorgie du Sud (55° sud – 40° ouest) en 1934.

Baleine

8 mai 2026
Départ ce matin, descente de l’Elbe. Nous croisons des porte-conteneurs géants qui vont et viennent et dominent de leur hauteur le plat Schleswig-Holstein. La mondialisation en marche. Mon ami, dont c’est le voyage, préfère ne pas commencer d’emblée par la haute mer du Nord en filant vers Helgoland comme nous l’avions imaginé. Nous y avions pensé après avoir lu le passionnant livre éponyme de Carlo Rovelli, sur la naissance de la physique quantique – que nous avons tous les deux étudiée à l’université. C’est sur cette île que Werner Heisenberg eut deux de ses plus brillantes idées, qui révolutionneront la physique : le principe d’indétermination (il existe une limite fondamentale à la précision avec laquelle nous pouvons connaître simultanément la position et la quantité de mouvement d’une particule) et le fait que des grandeurs physiques peuvent être représentées par des matrices.
Nous arrivons devant la grande écluse de l’entrée ouest du canal de Kiel, le NOK – Nord-Ostsee-Kanal.
Long et monotone parcours de ce canal d’une centaine de kilomètres qui évite de contourner le Danemark par le nord, creusé au XIXe pour assurer à la puissance allemande naissante un accès direct à la mer du nord. Seule petite frayeur, un énorme cargo que nous n’avons vu qu’au dernier moment alors qu’il filait droit sur nous.

Nous croisons un chantier naval où se construisent des yachts de luxe. Caché au cœur du canal, j’eus la sensation de découvrir un antre secret de la naissance de ces monstres maléfiques. Matérialisation du luxe et de l’opulence de certains, ces bateaux sont, à mes yeux, l’incarnation haute sur l’eau et visible de loin d’un monde injuste, prédateur et destructeur.

Chantier naval

De beaux grands cygnes blancs naviguent par dizaines dans le canal. Nous faisons halte le soir à Rendsburg. Les Allemands que nous rencontrons sont adorables, anciens propriétaires du bateau, hafenmeister de Wedel, le serveur de Rendsburg qui nous offre des tartines parce que nous avions faim mais que tout ferme tôt, en Allemagne…

9 mai 2026
Nous sommes sortis du canal de Kiel et avons enfin rejoint la Baltique.
Ici, les bateaux se garent perpendiculairement au quai, comme en Méditerranée sauf qu’à l’arrière on s’amarre à des poteaux. Nous avons dû nous entraîner… Enfin, j’ai aidé le Plantigrade à s’exercer, puisque dans quelques jours il devra le faire seul.
Oui, les gens sont en général cool et bienveillants. Par exemple, en quittant le canal, au passage de la dernière écluse, les éclusiers nous demandent un ticket. Nous n’en avons pas ; cela ne les a pas gênés et ils nous ont laissé passer sans plus de questions.
Les peuples évoluent et nous nous demandons si de profonds changements culturels, ces quatre-vingts dernières années, n’ont pas fait des Allemands des gens plus doux, tolérants, calmes et empathiques que les autres Européens.
Dans la baie de Kiel et avant d’arriver à la huppée Laboe où nous passerons une nuit, nous avons enfin hissé la grand-voile et déroulé le génois. Il marche bien, le bateau. Très bien équilibré, la barre ne bouge presque pas à plusieurs allures. Il semble bien tenir le clapot et avance ses 5-6 nœuds sans rechigner.
Les lumières du crépuscule du nord sont magnifiques ; les journées sont longues et tardent à s’éteindre.

En navigation

Pour nous qui avons appris à naviguer avec les forts courants de Bretagne, les 50 petits centimètres de marnage de la Baltique font une impression de quiétude – et nous savons qu’il nous faut nous méfier de ce genre de sentiment, la Baltique doit bien se fâcher comme il faut, de temps en temps.

Petite marée

Nous ne savons pas bien où nous allons, mais nous convenons que des séances d’entraînement aux manœuvres en solitaire feront du bien.

10 mai 2026
Départ ce matin de Laboe pour une longue traversée de 9h… et nous voilà arrivés au Danemark, à Rødbyhavn, petit port industriel, terminal de ferries. Nous y rencontrons trois Allemands qui nous invitent sur leur grand voilier à boire quelques bières, dont ils ont des réserves impressionnantes – elle est très chère et pas bonne au Danemark, expliquent-ils en se marrant et en nous montrant leurs litres de bière en bouteilles et même dans un tonnelet pressurisé.

Bateau avec des pieds

Juste à côté de nous se tient un immense bateau capable de monter sur des pattes qu’il peut poser sur le fond. La mer Baltique n’est jamais très profonde, 55 mètres en moyenne. Ce bateau doit servir à poser des éoliennes ou peut-être des modules du tunnel qu’ils sont en train de construire entre le Danemark et l’Allemagne.
Chaque soir nous éblouit de ses interminables crépuscules.

Soleil

11 mai 2026
Départ de Rødbyhavn pour rejoindre Gedser. Navigation de 6 heures, vent dans le nez, au moteur.
Nous longeons pendant des heures d’immenses champs d’éoliennes. Il pleut et fait étonnamment froid, j’avais un peu oublié que nous serions si nord. Heureusement que nous avons la capote qui nous protège du vent et des embruns frais.
Avant de partir, le matin, nous avons visité le petit musée du tunnel en construction, qui progresse sous la mer par assemblage de modules construits sur la terre ferme. Nous avons ensuite déjeuné dans une gargote du port de délicieux petits sandwichs danois, aux goûts et aux couleurs étranges.

Eoliennes

Demain nous allons essayer de naviguer malgré le temps. Un fort vent d’ouest s’est levé qui fait claquer les drisses des deux ou trois bateaux qui sont avec nous.

12 mai 2026
Longue navigation vers Klintholm Havn. Il fait froid – je n’ai pas pris de vêtements assez chauds – mais nous avons du vent. Peut-être que ma seule véritable certitude gagnée au terme de mes sorties en mer est qu’on peut toujours avoir froid. Quelle que soit la saison, quel que soit l’ensoleillement, quelle que soit la latitude.
Le bon vent est aussi bien fort, nous installons le premier ris, qui permet de réduire la surface de la grand-voile. Mieux équilibré, le bateau avance mieux.

Amarrés

En arrivant, nous mangeons un excellent goulasch et faisons à nouveau l’expérience de la cherté de la vie dans le nord.
Demain, si les vents sont favorables, nous pourrions atteindre Copenhague. Et ensuite, je devrai rentrer à la maison et laisser mon ami continuer seul.

13 mai 2026
Au terme d’une longue remontée vers le nord, nous sommes arrivés dans la capitale danoise. En chemin, nous avons navigué à travers quelque chose que je n’avais encore jamais vu : un immense giratoire en pleine mer. Un rond-point. Je suis habitué aux rails – montant et descendant, comme celui d’Ouessant – mais un giratoire…

Giratoire

En arrivant au crépuscule, nous slalomons entre les dangers isolés et ne voyons qu’au dernier moment une longue digue en construction – ils ont l’air de vouloir gagner sur la mer en construisant une excroissance à la ville, mais notre carte ne l’indique pas encore.

Copenhague

Dans le ciel nous survolent des oiseaux migrateurs qui ont leurs raisons que nous ignorons et bientôt nous dépassons la Petite Sirène ( https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Petite_Sir%C3%A8ne_(Copenhague) ), statue en bronze posée là par Edvard Eriksen sur un rocher en 1913 et qui semble attendre la fin des temps, ou qu’on lui parle au lieu de la regarder.

La petite Sirène

La ville est très belle, lestée de son passé, de ses canaux et de ses vieilles maisons d’armateurs, de négociants, de marins, de dockers et parsemée de constructions d’architecture audacieuses qui s’intègrent parfaitement. Le résultat de ce mélange est surprenant, mais vraiment beau.
Tout ferme assez tôt, nous avons faim, nous réussissons à avoir les toutes dernières pizzas d’un truc à emporter. Et la magie des ports agit : c’est une de nos meilleures pizzas que nous mangeons là, assis sur un banc le long d’un canal. La sensation qui naît de l’arrivée en voilier au cœur d’une grande ville, peut-être provoquée par la soudaineté de la transition – mer, ville – est d’une intensité hors du commun. Peut-être est-ce aussi du fait du décalage – on a passé des jours sur un tout petit espace en mouvement, entouré d’eau et brusquement, on est en ville entouré de centaines de milliers de gens. Mais je ressens autre chose, aussi : j’ai souvent l’impression que la ville m’attendait. Seules les villes que j’aborde par leur port me font cet effet. Je ressens leur accueil. Leur bras ouverts. Leur empathie, leur ouverture sur la mer, dont je viens.
Les femmes sont très blondes, les cyclistes ne portent pas de casque, nous sommes heureux et épuisés.

En écrivant ces lignes me revient en tête un épisode qui aurait pu être assez pénible : au départ, ce matin, en sortant du port et alors que nous étions encore au moteur, la drisse de la grand-voile qui était accrochée au mat au niveau de la bôme pour la nuit, s’est décrochée. La veille, j’avais mal enclenché le petit mécanisme du mousqueton. La drisse c’est mise à faire de grands mouvements. En la choquant, elle ne descendait pas. Alors j’ai hissé le Plantigrade à la courte échelle sur la bôme jusqu’à ce qu’il puisse l’attraper. Tout ça alors que le bateau tapait dans le clapot.
Demain, promenade dans la ville et retour à Paname pour moi. Je m’endors dans le curieux silence d’une capitale.

14 mai 2026
Premier jour de vraies vacances, nous visitons la ville. Nous commençons par Christiania, ville « autogérée » dans la ville, créée sur le site d’une ancienne caserne en 1971. Les hippies ont rapidement pris le pas sur les « politiques », c’est aujourd’hui une sorte d’attraction touristique vaguement alternative.

Copenhague

Nous sommes ensuite allés manger un improbable burger au cochon fait par des Chinois, Isted Grill, absolument délicieux (recommandé par un ami qui a vécu à Copenhague – le même qui nous avait conseillé à Hambourg), puis boire une pinte au Sankt Pauli, bar anar gauchiste rock punk et antifa.

Bar Antifa

Enfin, après un dernier pub histoire de bien nous dire au revoir, retour au bateau.
Je rejoindrai Paris le surlendemain, retard du train, correspondance ratée, nuit à Cologne où je rencontre un couple de sympathiques Français dans le même cas que moi, avec qui nous mangeons un bon repas.
J’envoie un dernier message à mon ami :
Quelques notes prises sur mon carnet que je te retranscris - désolé pour les évidences et les trucs caducs:
– Regarde le plus possible le plan d’eau et le moins possible les écrans, je pense que c’est la clé pour développer au mieux l’intuition maritime
– Pour les manœuvres de port, toujours bien regarder le sens du vent et anticiper les mouvements du bateau
– Doux sur le moteur lors des manœuvres de port (et toujours repasser au point mort)
– Faire un test de mouillage
– Tester si tu peux forcer le frein en pied de mat (au cas où il se bloquerait alors que tu veux descendre la GV)
– Regarde si tu peux rapidement (et comment) changer la batterie (au cas où ta batterie de démarrage du moteur serait KO)
– Bien préparer les navs, en particulier les arrivées aux ports / prendre des notes
– Remplis ton journal de bord
– Demande le code / clés du coffre
– Achète un couteau / démanilleur – et porte-le toujours sur toi (il peut y avoir des circonstances d’urgence où il faut un couteau sur soi pour couper un bout)
– Mange équilibré

Hublot

À Copenhague, en partant, je me suis séparé de ma bonne vieille veste de quart qui, après plus de vingt-cinq ans de loyaux services, rend l’âme.

Fin de voyage pour une veste de quart

Interlude
Je suis rentré, mon ami a continué.
Il a continué pendant trois mois, seul – avec seulement le passage de quelques proches – à faire le tour de la mer Baltique, Stockholm, golfe de Botnie, Helsinki, Estonie, Gotland… (il avait pensé pousser jusqu’en Russie, mais tout le monde l’a mis en garde et lui a déconseillé – et pas uniquement parce qu’il leur arrive de brouiller le signal GPS).
D’après ce qu’il m’en a raconté, ce fut un grand et intense périple. Je sais qu’il lui a fallu bien du courage et de la force d’esprit pour faire ce grand tour.
Je ne puis en dire plus, je n’y étais pas.
Le passé à cela de particulier que le lointain, du moins celui dont nous parviennent les récits, est parfois plus simple à raconter que le proche.
Le Plantigrade m’en a raconté deux, de ces vieilles histoires.
La première est une histoire de pirates. Il y en eut, dans la Baltique. Des fameux lascars. Ils s’appelaient les « Frères des victuailles » (Vitalienbrüder) ou encore « Likedeeler » qui signifie en bas allemand, « ceux qui partagent équitablement » ou « partageurs d’égal à égal » ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A8re_des_victuailles ). Et l’on est frappé que dans ce nord du XIVe siècle on retrouve ce principe d’égalité qui sera la marque de la grande geste pirate du XVIIe – XVIIIe siècle. Leur devise était « Amis de Dieu, ennemis du monde entier » et l’un de leurs plus célèbres et derniers capitaines, Klaus Störtebeker, a une statue à Hambourg – la légende dit que son nom vient de la tradition qui consistait à faire boire à toute nouvelle recrue un godet de plusieurs litres de bière… ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Klaus_St%C3%B6rtebeker ).

Bière Antifa

Plus à l’est, la deuxième histoire est aussi plus récente. Elle commence sur une petite île où a débarqué mon ami cet été, Naissaar, en face de Tallinn, la capitale estonienne. En 1917, en pleine révolution d’Octobre, quelques dizaines de marins s’emparent de l’île et, avec les 200 habitants, y déclarent une République aux couleurs noires et rouge de l’anarcho-syndicalisme. L’un des leaders de ce mouvement, Stepan Maximovitch Petritchenko ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Stepan_Petritchenko ), sera bientôt l’une des figures des marins de Kronstadt, durement réprimés (un millier de morts) par l’armée bolchevique commandée par Trotski. Les marins de Kronstadt ne revendiquaient pourtant que des principes de démocratie (si vous voulez lire leurs revendications, cf. https://abordages.net/marxistes-et-libertaires – reproduction d’une page qui les listent, ou sur la page consacrée à cette révolte https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volte_de_Kronstadt ).

Kronstadt

Un drapeau des marins de Kronstadt. En russe, « CMEPTЬБУPЖУЯ » signifie « Mort aux bourgeois »

11 août 2026 – Minuit à Cuxhaven
Un peu au dernier moment, je me suis décidé à rejoindre mon ami quelques jours pour l’accompagner en l’épilogue de son tour de la mer Baltique. Nous en avions parlé, mais l’idée n’était restée que simple possibilité ; elle ne cristallise que quelques jours avant le départ et la date précise, la veille. Un certain goût de l’imprévu qui permet les décisions au dernier moment est, pour moi, une puissante force de vie. Trop planifier, organiser, prévoir et anticiper crée du destin. Et le destin, qui suppose la connaissance par anticipation des évènements à venir, je le ressens comme du tragique. L’imprévu, le hasard, c’est la vie. Parfois, je vois en notre propre évolution une logique similaire : la plupart des variations génétiques que l’évolution a sélectionnées résultent de modifications aléatoires de notre code génétique.
Quoi qu’il en soit, je trouve un billet de train pas cher pour le nord de l’Allemagne. Pendant quelques jours personne ne m’attend à la maison, je pars serein vers midi. Mon ami est parti ce matin de Kiel, s’est engouffré dans le NOK (canal de Kiel) que nous avions emprunté au début de son périple.
Les trains allemands sont fidèles à leur réputation : peu fiables. Je rate la dernière correspondance, train en retard, j’en trouve une autre, la dernière de la soirée, que je rate presque, course effrénée dans la gare, je monte dans le train à deux minutes près.
J’arrive à Cuxhaven vers une heure du matin.
Mon ami, au terme d’une interminable journée de 18h de nav, peine contre le courant dans l’estuaire de l’Elbe.
Mais il finit par arriver. Les retrouvailles sont d’une incroyable intensité. Il a tant vécu qu’il a beaucoup à raconter et il commence par ce qui aurait pu être la fin de son voyage, une heure auparavant. Un changement de cap involontaire, un cargo qui surgit de l’obscurité, une route de collision à quelques dizaines de mètres, un marin qui crie depuis la passerelle pour le prévenir de l’abordage imminent, évité de peu.

Bateau la nuit

Moi, j’ai moins vécu pendant ces quelques mois, mais j’ai quand même de quoi parler dans la besace… Nous n’allons dormir que vers cinq heures du matin. Des voiliers sortent, le jour se lève.
Demain, Helgoland.

12 août 2026 – Éclipse à Helgoland
Départ tranquille de Cuxhaven et, portés par le courant et un bon vent de travers, nous arrivons proches de Helgoland vers 19h.
À 19h15 commence l’éclipse solaire qui atteindra 85 % d’occultation à notre latitude. Vision magnifique que le Soleil qui s’efface dans l’ombre de la Lune, immense privilège que de voir ce ballet cosmique en navigant. La Lune a poursuivi son chemin, le Soleil a recouvré sa pleine brillance, les choses passent, mais ces instants sont figés, gravés dans ma mémoire, temps arrêté que j’ai désormais à jamais en moi.
J’évoquais tantôt l’imprévu. Quelques semaines auparavant, j’envisageai d’aller en Espagne avec ma fille, voir l’éclipse qui y a été totale. Mais un quiproquo et surtout sa préférence – dite avec tendresse et délicatesse – pour passer une semaine avec sa marraine, m’ont ouvert cette semaine à la mer du nord. Voir cette éclipse partielle, en mer et au large d’Helgoland, a bien valu toutes les totales plus au sud.
La mer du nord est vraiment différente de la Baltique : des vagues plus longues, une eau moins froide et plus salée, des marées et donc des courants parfois forts, une lumière qui ressemble davantage à celle de l’Atlantique et de la Bretagne que nous connaissons.

On avance

Allant vers et partant de Hambourg, nous croisons sans cesse d’immenses porte-containers qui charrient la mondialisation capitaliste en crachant d’impressionnants panaches noirs.
Helgoland, l’île où se sont réfugiés les derniers pirates « Likedeeler » après avoir été chassés par les chevaliers Teutoniques de Gotland.
Helgoland, l’île où Heisenberg fit ses pas de géant, nous l’abordons en pleine éclipse de Soleil. Moment inoubliable.

Helgoland

Nous nous amarrons à couple de deux autres bateaux, le port est encombré. Helgoland n’est pas « jolie », bombardée pendant la guerre on voit que tout a été reconstruit et a fini par prendre des airs de destination de vacances un peu passée. Mais nous lui trouvons le charme des ports accueillants, peu importe la beauté des lignes du front de mer.
Le vent souffle fort ce soir. Demain nous mettons le cap au sud-ouest, direction une île de la Frise, Nordeney ou Borkum. Je suis heureux d’aller par la mer en ces parages du nord de l’Allemagne où ma mère, ma fille, ont séjourné en vacances.

13 août 2026 – Dernier tangon a Borkum
Au matin de ce 13 août, nous mettons 20 euros dans une enveloppe que nous glissons dans une vieille boite aux lettres, pour paiement de la nuit au port. Ayant passé la nuit à couple d’autres bateaux (c’est-à-dire sans accès direct au quai), sans nous brancher à l’électricité, sans utiliser douches ou sanitaires, nous aurions pu partir sans payer. Mais, dit le Plantigrade avec sagesse : « Allons payer, pour entretenir ce système qui repose sur la confiance ».
Long bord au portant, les voiles en ciseaux et le foc au tangon, en zigzaguant entre les cargos au mouillage, probablement en attente de chargement.

Au portant

Mon ami a acquis au cours de ce long périple en solitaire une grande expérience et dextérité dans la conduite d’un bateau. Il est devenu bon marin.

Gros bateau la nuit

Au terme de 13 heures de navigation, nous arrivons de nuit dans le chenal du port de Bokrum, au plus fort de la marée montante. L’obscurité qui aplatit tout, gomme les distances et rend les dangers invisibles nous oblige à une heure de tension extrême, attentifs au moindre mouvement du bateau, à la moindre lumière clignotante. Face à nous, un feu rouge et un feu vert. Un navire nous arrive droit dessus. Nous le voyons aussi à l’AIS (un système de positionnement des bateaux, de type transpondeur : https://www.marinetraffic.com ) ; le feu vert devrait disparaître… nous attendons, et, effectivement, nous finissons par ne plus voir qu’un rouge et bientôt le navire nous croise par bâbord.

Chenal de nuit

Le port est décentré de ce que nous imaginons être une coquette station balnéaire, un peu industriel et pétroleux. Nous sommes amarrés au pied d’une immense éolienne qui nous bercera de son sifflement grave toute la nuit.

14 août 2026
En quittant Bokrum nous découvrons le chenal de jour – la passe – que nous avons emprunté la veille de nuit. Quelques frissons rétrospectifs.
Nous remontons ensuite le long estuaire de l’Ems jusqu’à Delfzijl, où nous nous engouffrons dans les terres par les canaux, direction Groningen. L’estuaire sépare l’Allemagne des Pays-Bas.
En naviguant, on commet toujours des erreurs, parfois anodines, parfois graves. Et ce matin, nous en avons commis une qui, heureusement, n’eut aucune conséquence : nous avons omis de regarder les horaires de la marée. Nous sommes propulsés avec plus de 3 nœuds de courant dans le bon sens… mais si nous n’avions pas eu de chance, nous aurions passé des heures à lutter au moteur contre le courant.

Courant

Nous arrivons aux Pays-Bas aux portes d’une écluse, nous y entrons à l’étroit aux côtés d’une énorme péniche.
En un instant et un mouvement nous percevons physiquement pourquoi ce pays s’appelle « Pays-Bas » : l’écluse, au lieu de se remplir – en général, quand on quitte le niveau de la mer, on monte – mais là, non, l’écluse descend. Le canal où nous poursuivrons notre périple est sous le niveau de la mer. Ensuite, du canal nous verrons que les champs et les maisons sont eux-mêmes en contrebas, c’est-à-dire encore plus en dessous du niveau de la mer.

Canal au Pays-Bas

Nous parcourons le long canal en nous faisant régulièrement ouvrir des ponts basculants pour passer et nous arrivons finalement à Groningen, à quai au centre de la ville.

Pont basculant

La ville est charmante, animée – les terrasses sont pleines, à croire que les gens d’ici ne sont pas partis en vacances – sans une once d’agressivité ou de rudesse ; c’est une ville universitaire dont à peu près un quart des habitants sont inscrits à la fac, ça doit y faire. Le vélo y est roi et personne ne porte de casque – je me répète, je sais ; mais il paraît que l’État français veut l’imposer et son obsession à imposer la sécurité en piétinant la liberté, mais jamais les intérêts économiques, m’exaspère.
Autour d’une bonne bière, d’une pizza puis de nouvelles bières nous discutons comme si nous étions encore à bord – de psychanalyse, de paternité, des coprophages masculinistes, du sens de tels voyages comme celui qu’achève le Plantigrade (à sa question « pourquoi ? » concernant mon grand voyage d’il y a quelques années, je lui réponds : le goût et l’attrait de l’aventure, l’ego de faire ce que personne n’a fait avant moi, le goût de s’engager et de tutoyer, un peu, les risques). Ses réponses, je les garde pour moi, il m’a parlé à moi, pas à tout internet.

Sculpture à Groningen

Demain, je retourne à Paname, 5 trains, 4 correspondances.

Mer plate


Leo S. Ross
22 08 2026