Les communards
En août dernier, avec deux amis nous sommes allés voir nos spectres* au Père-Lachaise.
Nous avons commencé par retrouver le vieux Jean-Baptiste Clément, toujours entouré de ses drapeaux rouges. L’auteur du « Temps des cerises » devenu l’hymne romantique de la Commune, chante encore l’amour et la révolution, de génération en génération.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Baptiste_Cl%C3%A9ment
Puis la vieille tombe de Léo Frankel, syndicaliste, libertaire, communard, révolutionnaire.
https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9o_Frankel
Nous croisons le buste très XIXe d’André Gill, peintre, caricaturiste, chansonnier qui fera partie avec Gustave Courbet de la Fédération des artistes pendant la Commune. Son coup de crayon survit encore à Montmartre : il est l’auteur de l’enseigne du « Lapin agile » (déformation de Lapin à Gill ») devenue une icône de la Butte.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Gill
Nous arrivons sur la tombe de Victor Noir, journaliste républicain (terme qui, à l’époque, était bien à gauche) assassiné par un Bonaparte. Manifestement, bien des visiteuses (ou visiteurs) du Père-Lachaise aiment à l’honorer… Je me demande ce que Noir aurait pensé de cette très tactile postérité. En tournant autour du gisant, je découvre dans son chapeau des dizaines d’ex-voto, des petits mots d’espoir en l’amour — l’un d’entre eux dit par exemple “Find me love” (la pratique remonte, parait-il, au début du XXe siècle).
https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Noir
http://paris.visites.jpkmm.free.fr/dalou/noir.html
À l’improviste, une tombe oubliée sur laquelle a poussé un bel arbre. Le plus beau de tous les spectres vus ce jour-là.
Nous passons devant Auguste Blanqui, l’insurrectionaliste maudit qui passa plus de 30 ans en prison. On lui doit une devise qui reste d’une grande actualité, « Ni dieu, ni maître » (il fonda en 1880 un journal qui portait ce nom). Mystère des cimetières, dans les plis du drap qui couvre son gisant quelqu’un a déposé, bien calée, la photo… d’un chien. Un blanquiste orthodoxe pourrait s’en offusquer, je dois dire que la punkitude de l’offrande me fait encore rire – et rire avec Blanqui ne va pas de soi.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Blanqui
Charles Delescluze, figure importante de la Commune qui préféra se faire tuer sur une des dernières barricades plutôt que d’essayer de fuir ou se rendre. Sa note sur Wikipedia finit par cette mention tragi-comique de la bureaucratie miliaire : Il est alors secrètement enterré par les Versaillais dans la fosse commune du cimetière de Montmartre, afin d’éviter que sa sépulture ne devienne un lieu mémoriel. Considéré comme “en fuite” bien que mort, il est condamné à mort par contumace en 1874.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Delescluze
La tombe de Gustave Flourens, universitaire, politique et miliaire, élu général par la Commune et chargé de la défense du Paris révolutionnaire. Il est tué d’un coup de sabre, désarmé et prisonnier, par un capitaine de gendarmerie.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gustave_Flourens
Notre périple trouve Jules Vallès, écrivain devenu communard, a qui je dois le souvenir ému de la lecture de sa magistrale trilogie : « L’Enfant », « Le Bachelier », « L’Insurgé ».
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Vall%C3%A8s
Eugène Pottier, l’auteur de l’Internationale, devenu l’hymne universel du socialisme qu’il a écrit caché dans Paris en juin 1871 après la Semaine sanglante et que Pierre Degeyter mettra en musique. Il gît avec sur son ventre quelques fleurs et un immense livre rouge. Souvenons-nous du 5e couplet de la version finale de 1887, souvent coupé par les staliniens…
https://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Pottier
https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Internationale
Enfin, j’ai retrouvé mon père dont les cendres poussent dans le grand et vénérable marronnier d’Inde qui fait face au Mur des Fédérés, enceinte du cimetière contre laquelle furent fusillés tant de communards en mai 1871 pendant la Semaine sanglante. Il était né soixante ans après la Commune, très loin, mais aussi très proche. Sur une pierre de ce mur devenu symbole de l’émancipation de la classe prolétaire, une petite inscription en rouge : « La Commune refleurira ! »
https://www.abordages.net/en-la-planchada-de-ese-barco/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mur_des_F%C3%A9d%C3%A9r%C3%A9s
Il en manque des communards chers à mon cœur : Louise Michel (l’infatigable révolutionnaire qui résuma en une phrase un mal qui nous ronge : « Le pouvoir est maudit »), Eugène Varlin (pilier de la Première internationale et de la Commune, exécuté après avoir été dénoncé par un prêtre pendant la Semaine sanglante), Élisée Reclus (géographe, théoricien anarchiste, membre de la Première internationale, précurseur de l’écologie sociale), Gustave Courbet (le grand peintre qui abattit la colonne Vendôme) et les milliers d’hommes et de femmes dont on connait parfois encore les noms mais qui n’ont pas eu de sépultures qui ont traversé les siècles. Honneur à eux.
* Pour une histoire des spectres révolutionnaires, lisez “Nous reviendrons”, d’Éric Fournier: https://www.abordages.net/nous-reviendrons/
